En Syrie, une trêve aux accents de guerre intestine rebelle

Des combattants rebelles près d’al-Bab, au nord-est d’Alep hier. Khalil Ashawi/Reute

Des factions de l’opposition ont unifié leurs forces contre l’ex-Front al-Nos

La paix syrienne ne se joue pas qu’à Astana. Alors que Moscou tente d’endosser le rôle de faiseur de paix en signant avec Ankara et Téhéran la consolidation du cessez-le-feu précaire décrété le 30 décembre, l’opposition armée se livre, elle, à de nouvelles guerres intestines.

Comme à chaque période d’accalmie entre le régime et l’opposition, les combats entre insurgés reprennent de plus belle. Mais cette semaine, les combats entre rebelles dits « modérés » et jihadistes de Fateh al-Cham (ex-Front al-Nosra, la branche d’el-Qaëda en Syrie) ont pris une ampleur inédite. En février 2016 déjà, lorsqu’une trêve humanitaire de sept jours avait été signée, les forces de l’opposition avaient été poussées à se désolidariser d’al-Nosra, groupe jihadiste, classé terroriste, donc de facto exclu du cessez-le-feu. L’accord signé mardi entre les trois parrains des pourparlers de paix a remis le feu aux poudres, notamment parce qu’il souligne la détermination de Moscou, Téhéran et Ankara à combattre l’État islamique et Fateh al-Cham et à les séparer des groupes armés de l’opposition.

Fateh al-Cham a immédiatement crié au complot en accusant les insurgés présents à Astana de s’unir contre lui. Ces « conférences et négociations » ont pour objectif de « tenter de détourner le cours de la révolution pour l’orienter vers une réconciliation avec le régime criminel » de Bachar el-Assad, a déclaré le groupe.
Sa vindicte ne s’est pas fait attendre. Mardi, une base du groupe rebelle Jaïch al-moujahidine dans la province d’Idleb est pulvérisée par Fateh al-Cham. D’autres factions de l’Armée syrienne libre vont faire les frais de cette expédition punitive, et les combats se poursuivaient hier dans les provinces d’Idleb et d’Alep.

Fusion rebelle

Afin de contrecarrer les plans des dirigeants de Fateh al-Cham, six groupes rebelles ont uni leurs forces en rejoignant les rangs d’Ahrar al-Cham, soutenu par la Turquie, mais qui a refusé de participer aux pourparlers d’Astana. « Notre révolution bénie a été visée au cours des dernières heures par une série d’agressions qui ont pu aboutir à la confrontation totale », a indiqué hier le communiqué d’Ahrar al-Cham, avertissant que « toute attaque contre les membres du mouvement ou ses bases sera considérée comme une déclaration de guerre ». Jaïch al-moujahidine, la brigade Fastaqim, Alouiyate soukour al-Cham, Jaïch al-islam – branche d’Idleb, les Brigades révolutionnaires d’al-Cham et al-Jabha al-chamiya – branche ouest d’Alep ont confirmé l’alliance dans un communiqué. Les porte-parole de Fastaqim et d’al-Jabha al-chamiya ont refusé de commenter les raisons de cette fusion. Alliance circonstancielle afin d’anéantir toute tentative de Fateh al-Cham d’en finir avec l’ASL, ou alliance sur le long terme qui permettrait de redorer l’image d’une opposition armée désunie ? En captant dans son orbite ces nouveaux satellites, Ahrar al-Cham en ressort éminemment renforcé.

Quelques mois plus tôt, un autre projet de fusion, aux enjeux bien plus importants, avait été amorcé entre Fateh al-Cham et Ahrar al-Cham. La manœuvre avait clairement pour objectif de permettre un rapprochement entre le premier et les autres groupes rebelles, et de parvenir à l’unité de la rébellion contre le régime de Bachar el-Assad. Le projet sera finalement avorté par les dirigeants d’Ahrar al-Cham, notamment à cause des fortes dissensions au sein même du groupe. Fateh al-Cham joue l’équilibriste en cherchant à affaiblir tous les groupes qui prennent trop d’importance, sans pour autant perdre son emprise sur une partie de la population syrienne.

Intimidation

Le rapprochement turco-russe opéré il y a quelques mois, suivi des multiples frappes aériennes récentes de la coalition internationale contre les positions de Fateh al-Cham, vont venir renforcer sa propagande. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le groupe jihadiste soupçonne des rebelles d’avoir fourni des informations à la coalition sur ses positions. Le 19 janvier, le quartier général d’Ahrar al-Cham, dans la province d’Idleb, ainsi qu’un poste-frontière ont été attaqués par le groupe jihadiste en guise d’intimidation. Pour l’expert en mouvements jihadistes, Ayman al-Tamimi, Fateh al-Cham a voulu adresser une mise en garde aux rebelles, pressés de toutes parts de se dissocier de leurs alliés jihadistes. « Fateh al-Cham considère ses attaques comme préventives », a-t-il dit hier à l’AFP.

Le 23 janvier, Fateh al-Cham prend la décision de mettre à l’écart le Jund al-Aqsa – qui l’avait rejoint deux mois plus tôt – après qu’Ahrar s’est plaint des attaques répétées de ce groupe. « Ahrar al-Cham a fait savoir clairement qu’il tentait de dissuader toute agression plutôt que d’éliminer Fateh al-Cham », toujours selon M. Tamimi. « Si on va vers une guerre existentielle, il n’y a pas de doute que Fateh al-Cham défendra ses positions jusqu’au bout. Perdre Idleb signifiera la fin du groupe comme acteur majeur » du conflit. Le spécialiste de la Syrie Hassan Hassan estimait dimanche, dans un article du National émirati, que la politique actuelle d’Ahrar al-Cham, qui est « d’avoir un pied au sein de l’opposition dominante et un autre dans el-Qaëda », est intenable.

Si les combats se poursuivent dans les jours qui viennent, les deux puissantes factions rebelles risquent gros, sachant que, pour l’heure, le seul gagnant de la trêve est Bachar el-Assad.

Caroline HAYEK | lorientlejour.

 

 

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